Quel est le périmètre des cabinets d'audit et d'expertise comptable que vous avez analysés dans votre récente étude (*) ?
Nous avons retenu environ 2000 cabinets sur la base des données recueillies auprès des tribunaux de commerce. Notre philosophie consiste à ne conserver que des structures pérennes sur une période de 5 ans. Autrement dit, nous avons pour habitude d'exclure les acteurs qui disparaissent, ce qui est rare dans cette profession, et les tout nouveaux entrants. Ainsi, nous obtenons une vision relativement longue de l'évolution du secteur comptable et d'audit.
Votre étude fait ressortir une faible croissance des cabinets, de 1,1% sur la période 2008/2009 complétée par une estimation de 1,5 % pour 2009/2010. Est-ce le reflet de la crise ou d'une tendance structurelle ?
Ce chiffre global masque des disparités importantes. Les poids lourds retenus dans notre étude (les Big + Mazars), qui subissent un ralentissement de leur croissance depuis plusieurs années, ont même vu leurs revenus baisser en 2008/2009. Cela tient notamment à la présence d'une grande partie de leur chiffre d'affaires qui provient d'activités non récurrentes, le conseil, et à des tensions sur les prix de l'audit légal. Dans l'avenir, les évolutions de leur activité peuvent être brutales dans les deux sens : à la hausse avec l'arrivée de la phase 2 des IFRS et à la baisse si le livre vert sur l'audit a pour conséquence de séparer les structures d'audit de celles de conseil.
Et pour les autres cabinets, quelle est votre analyse ?
Les cabinets de taille moyenne ou petite résistent bien à la crise. Et leur croissance va rester importante dans les années qui viennent. Les poids moyens bénéficient encore d'un positionnement très porteur : une offre qui se globalise, tout en conservant une grande proximité avec leurs clients. Ils ont su profiter d'une tendance majeure : le regroupement de cabinets indépendants. Les petites structures profitent d'un taux de fidélisation exceptionnel et d'une offre qui comprend relativement peu de prestations non-récurrentes. Mais là-aussi, les évolutions législatives et réglementaires vont beaucoup impacter leur avenir.
Justement, vous prévoyez dans votre étude la fin du monopole comptable…
En effet. Il y a une tendance irrévocable à la déréglementation du secteur et notamment à la fin du monopole de la tenue comptable. D'ailleurs, tous les opérateurs que nous avons rencontrés, qu'il s'agisse des réseaux de cabinets indépendants ou de cabinets locaux, prédisent la disparition du monopole comptable. Mais la profession comptable dispose de beaucoup d'avantages et d'opportunités pour y faire face. A condition d'être capables de se réorganiser et de repenser la façon de travailler. Les cabinets doivent devenir des entreprises comme les autres. Une partie de la profession est prête à cela et une autre ne l'est pas.
Votre étude analyse trois marchés porteurs (la transmission d'entreprises, l'externalisation de la fonction comptable et la dématérialisation) pour les cabinets. Pourquoi avoir identifié ces trois domaines ?
Dans l'étude précédente, nous avions effleuré ces domaines que nous avons décidé de creuser. Ils illustrent l'évolution de la nature même du métier d'expert-comptable : l'expertise technique est désormais un pré-requis, ce n'est plus un avantage concurrentiel. La différence va se faire dans la capacité à prendre en charge l'ensemble de la problématique des entreprises, c'est à dire les accompagner. Ce rôle n'est pas nouveau mais il nécessite de se réorganiser. Le monopole comptable protège les experts-comptables sur leur cœur de métier. Conséquence : les conseils sont souvent donnés au client. Si demain le gâteau se réduit sur le cœur de métier, il faudra vendre des conseils et non plus les donner. Il faut donc s'y préparer dès aujourd'hui.
Précisément, en quoi la transmission d'entreprises est-elle porteuse pour les experts-comptables ?
L'aspect démographique est essentiel. Un grand nombre de chefs d'entreprise vont devoir transmettre leur entreprise dans les années à venir. En tant qu'accompagnateur, l'expert-comptable a un rôle majeur à jouer. Mais il devra collaborer avec d'autres acteurs de la filière, tels que les banquiers et les avocats. L'expert-comptable a clairement les atouts pour intervenir en tant que chef d'orchestre sur ce marché.
En ce qui concerne l'externalisation de la fonction comptable, le marché change t-il ?
La demande des entreprises, d'externaliser tout ou partie de la fonction comptable, est plus importante aujourd'hui, même s'il existe encore des freins psychologiques. Les SSII [sociétés de services en ingénierie informatique, ndlr] et de grands cabinets de conseil proposent des solutions mais ce ne sont que des généralistes. Or, les entreprises préfèrent recourir à des spécialistes. Les experts-comptables disposent donc d'une belle carte à jouer à condition de formaliser leur offre de conseil et de proposer une promesse de valeur claire.
Les nombreuses TPE qui font appel à un expert-comptable externalisent déjà leur comptabilité…
Oui mais l'externalisation ne signifie pas forcément qu'il s'agit de prendre en charge uniquement la fonction comptable. Cela peut concerner l'amélioration des process ou la mise en place de centres de services. Bref, disposer d'une vision davantage industrielle de la profession.
Et en ce qui concerne le marché de la dématérialisation ?
On sent que le marché bouge même s'il est encore moins lisible que celui de l'externalisation. Dans l'ensemble, le volume de flux électroniques augmente. Les évolutions sont souvent liées à la réglementation par exemple quand apparaît une nouvelle obligation de télé-déclaration. L'expert-comptable doit montrer à ses clients l'intérêt de la dématérialisation. En général, ceux-ci sont convaincus quand on leur dit que la gestion des flux électroniques coûte moins cher que celle des flux papier. Sans oublier que l'aspect sécurité est important pour les entreprises. Les experts-comptables sont bien positionnés sur la dématérialisation. Mais là encore, il leur faut créer une offre marketing autour.
(*) Lire aussi notre article
Un article des Editions Législatives